Thèse: « Mais devant tous est le Lyon marchant »

« Mais devant tous est le Lyon marchant. » Construction littéraire d’un milieu éditorial et livres de poésie française à Lyon (1536-1551).

Thèse de doctorat sous la direction de Madame le Professeur Marie-Madeleine Fragonard, soutenue le 17 juin 2009.

Jury:

  • Michèle Clément (Lyon 2)
  • Marie-Madeleine Fragonard (Paris 3),
  • Richard Cooper (Brasenose College – Oxford)
  • Michel Magnien (Paris 3)
  • Jean Vignes (Paris 7)

Résumé:

De 1536 à 1551, se déploie à Lyon un vaste mouvement de promotion du livre de poésie, que soutient la construction d’un groupe uni et dynamique. Pendant quinze ans, les officines des imprimeurs et libraires lyonnais construisent un espace linguistique et livresque à la poésie vernaculaire. Cette dernière acquiert peu à peu ses lettres de noblesse au fil d’un travail constant, mais pas toujours régulier, de réunions autour de projets communs, de conquête de la langue française, d’affinement du medium qu’est le livre afin de la faire accéder à sa pleine légitimité.

La thèse se propose de démontrer que l’évolution de la poésie et du monde littéraire à Lyon repose sur des collaborations entre les divers acteurs du livre, au premier chef les auteurs, imprimeurs, libraires et éditeurs. Il s’agit donc d’un travail qui croise les approches littéraires avec une démarche d’inspiration sociologique et les outils de l’histoire du livre et de la bibliographie matérielle.

Ce travail s’articule en trois étapes. La premiére partie s’attache à observer comment s’effectue la promotion du livre de poésie vernaculaire. L’acquisition de ses lettres de noblesse passe pour la poésie vernaculaire par des conquêtes concomitantes, celle de la langue française comme langue polie, celle d’un groupe cohérent qui se retrouve autour d’une figure commune, celle, enfin, d’un medium à la hauteur de ses ambitions. Ces conquêtes se font dans un même temps et progressivement, gràce aux interventions volontaires d’imprimeurs ou de libraires qui s’attachent à construire une nouvelle image de leur métier et de leur officine, en s’adjoignant des collaborateurs plus ou moins réguliers mais toujours éminents. Quatre acteurs nous intéressent plus particulièrement, en tant qu’ils fondent l’évolution et le renouvellement de la poésie française à Lyon. Étienne Dolet, ce cicéronien convaincu qui se fait le chantre du français, défend la nécessité de pratiquer le vernaculaire et cherche à fonder un groupe de poètes qui sauront accomplir ce grand œuvre, non pas contre mais avec le latin. Par le travail d’Étienne Dolet émerge un lieu dans lequel les promoteurs de la langue française se donnent rendez-vous, l’officine du principal collaborateur d’Étienne Dolet dans la seconde moitié des années 1530, François Juste. L’imprimeur, qui produit de jolis petits livres, sait mettre en avant de grands noms ou introduire de jeunes poètes, ce qui laisse un temps penser que c’est chez lui que la poésie française prendra un nouvel envol. La succession décevante de son gendre Pierre de Tours s’accompagne de l’émergence d’une figure centrale de la promotion poétique à Lyon dans les années 1540, Jean de Tournes, véritable entrepreneur du livre de poésie italienne puis française, qui nourrit une réflexion importante sur son rôle d’imprimeur et qui s’adjoint un collaborateur essentiel, le Mâconnais Antoine Du Moulin. Jean de Tournes fait prendre à la publication du livre de poésie vernaculaire une envergure décisive en déployant une politique éditoriale cohérente et stimulante, particulièrement réactive à un marché en plein essor. Face à Jean de Tournes, enfin, s’élève le libraire Guillaume Rouillé qui revendique le marché de l’édition italienne à Lyon : le réseau de ses commanditaires et collaborateurs constitue le libraire en « passeur de textes » de l’Italie vers Lyon et le désigne comme un contributeur d’importance à l’élaboration d’une langue littéraire et poétique ainsi que d’une culture française. Il s’agit ainsi de comprendre comment les acteurs du livre lyonnais se situent face à la poésie italienne, toute polie et dynamique. Au-delà du travail des auteurs, il apparaît que l’évolution de la poésie vernaculaire ne peut pas être appréhendée sans la prise en compte de ces éléments apparemment extérieurs, hors du texte mais sans lesquels le texte n’est pas lu sous sa forme imprimée.

La deuxième partie interroge les relations que ce milieu essentiel de l’imprimerie lyonnaise entretient avec d’autres lieux de production de poésie du Royaume, et plus particulièrement Paris et Toulouse. Ainsi, par son rapport singulier avec l’Italie, le milieu lyonnais confirme son identité face à une ville comme Toulouse et surtout face à sa principale concurrente, Paris. À la lumière d’ouvrages de poésie parus dans ces grands centres français, la comparaison des milieux, des lectures et des stratégies éditoriales révèle que les imprimeurs et libraires lyonnais pratiquent une vaste entreprise de ratissage du champ poétique français dans les années 1540 et au tout début des années 1550. Si la concurrence toulousaine est faible et que, par conséquent, l’attraction des poètes toulousains se fait aisément, à la faveur de collaborations entre Lyon et Toulouse et d’une implantation forte des libraires lyonnais dans la ville des Jeux Floraux, la concurrence parisienne est beaucoup plus rude. Elle nécessite une véritable stratégie de différenciation du côté lyonnais qui revendique une spécificité poétique entre Rhône et Saône, sur le mode de la nouveauté – générique en particulier – et grâce à la mise en avant d’un groupe cohérent et solidaire. Les imprimeurs lyonnais présentent l’image d’une collaboration avec les auteurs qui, lorsqu’ils sont publiés à Paris, sont par conséquent mal publiés – du moins est-ce ainsi que nous le présentent les Lyonnais -, comme nous l’enseigne l’épisode de la Querelle des Amies. C’est que la situation géographique et commerciale de Lyon, entre le Nord et le Sud de l’Europe, dernière grande étape avant l’Italie, frontière avec l’Empire, grand centre de foires, permet à la ville de cultiver une certaine avance en matière de mode poétique. Le renouveau poétique vient du Sud de l’Europe, et plus particulièrement de l’Italie avec laquelle Lyon entretient des liens privilégiés, et il semble que Paris nourrisse un retard, ponctuel, vis-à-vis de sa rivale : l’italianisme et le recueil de poésie amoureuses, adaptation française du modèle pétrarquiste, sont d’abord lyonnais avant d’être adoptés à Paris.

Les spécificités de l’imprimerie lyonnaise ainsi mises en lumière, la troisième partie étudie comment est mis en place, à Lyon, un champ littéraire qui travaille à l’élaboration symbolique d’un groupe poétique lyonnais. Poètes, éditeurs et imprimeurs élaborent l’image d’un lieu où se réunissent les acteurs du livre de poésie lyonnais et où est favorisée la culture des bonnes lettres françaises. C’est à la représentation du poète dans la cité que nous nous consacrons, qui trouve son prolongement dans le traitement réservé aux grands poètes français. La ville de Lyon s’approprie certaines figures éminentes comme celles de Clément Marot ou, plus ancienne, de Jean Lemaire de Belges, pour mieux soutenir son entreprise et rappeler sa spécificité et sa cohérence face aux possibles concurrences. Toutefois, cette cohérence, construite à coups d’épigrammes, de préfaces et de réorganisations de recueils, est menacée par les intérêts parfois contradictoires du poète et de l’imprimeur. Le cas de Maurice Scève est à cet égard remarquable, en ce qu’il met en évidence la volonté de certains acteurs du livre comme l’imprimeur Jean de Tournes et son comparse Antoine Du Moulin de procurer, à la suite d’Étienne Dolet, un chef de file à la poésie lyonnaise, symbolisée en particulier par le premier canzoniere français, Delie. Cependant, cette volonté est mise à mal par une certaine indépendance du poète, qui ne semble guère se soucier du projet éditorial de son imprimeur d’ami. De ce point de vue, et après avoir définitivement écarté l’appellation abusive d' »École lyonnaise », nous interrogeons les fondements mêmes de l’identification d’une « poésie lyonnaise », dont la cohérence se trouve régulièrement menacée par des tendances centrifuges.

Cette thèse rappelle ainsi que la littérature n’est pas le fait de créateurs isolés mais qu’elle est le produit de collaborations et d’alliances, de rencontres et d’accidents. Elle met au jour le rôle des collaborations et des concurrences, des réseaux amicaux et des conflits entre les divers acteurs du livres (entre imprimeurs, entre imprimeur et libraire, entre imprimeur-libraire et auteur) et s’efforce de réévaluer la présence d’acteurs moins visibles, comme les mécènes ou les commanditaires. C’est ainsi que la notion même d’auctorialité se trouve reconsidérée. Il apparaît que le livre de poésie n’est pas le fruit de la création du seul poète. Le choix de la forme de l’objet livre participe du sens du livre et de la lecture qui en est faite à l’époque. Par ailleurs, à côté du couple naturellement constitué par l’imprimeur-libraire et l’auteur, émerge la figure encore peu étudiée mais néanmoins cruciale de l’éditeur littéraire, qui élabore les recueils poétiques, les encadre de paratextes et les inscrit dans une collection littéraire. C’est l’éditeur qui intègre les recueils poétiques dans un ensemble plus vaste et contribue ainsi à l’élaboration d’une poétique éditoriale. On retient en particulier les figures de Charles Fontaine et de Guillaume Guéroult, et surtout celle d’Antoine Du Moulin dont le nom revêt visiblement une fonction promotionnelle de choix : empreint d’autorité, son simple patronyme apposé sur le volume confère au livre sa valeur, l’insère dans une collection et l’inscrit dans la production d’un « Climat Lyonnois ».

Le rôle prégnant de l’éditeur, qui acquiert une fonction auctoriale, invite à reconsidérer la place des recueils collectifs dans la production et dans la réception de la poésie de ces années. Les recueils nés de la compilation de pièces, largement laissés de côté par les études et l’histoire littéraires, sont en fait une pierre essentielle de l’édifice éditorial et poétique élaboré dans les ateliers. C’est eux qui permettent d’expliciter le projet éditorial de certaines officines et par conséquent de réinterpréter la réception de ces recueils de poètes qui monopolisent notre attention mais qui sont loin de rendre pleinement compte des goûts et des attentes du public. Les recueils composites rappellent que les recueils sur lesquels se penche traditionnellement la critique sont produits au sein d’un groupe qui emploie un matériau commun. Il convient ainsi de reconsidérer et de nuancer la notion d’originalité, si chère à notre vision de la création littéraire.

Enfin, l’étude des ensembles paratextuels et des recueils composites signale la volonté d’établir symboliquement un groupe lyonnais. Les réseaux établis entre les recueils composites et les recueils d’auteurs construisent une identité d’officine et surtout une identité lyonnaise. Imprimeurs et éditeurs, soutenus par leurs collaborateurs, élaborent au fil des recueils, de leur composition et de leurs paratextes toute une symbolique qui fait de la ville de Lyon un lieu privilégié pour l’avènement d’un centre poétique et politique. Ils édifient enfin une identité lyonnaise face à l’Italie d’une part, et à l’Empire de Charles Quint d’autre part. C’est que se construit le mythe d’une sodalitas vernaculaire, qui sait réunir les poètes français, en se mettant en scène dans une amitié sociale et poétique.

Le travail d’unification de la production poétique lyonnaise révèle une remarquable manipulation du symbolique, qui aboutit au développement d’un véritable mythe lyonnais, porté par une imprimerie dynamique qui ne cesse d’insister sur le travail qu’elle effectue sur l’objet livre. La poésie lyonnaise se bâtit une réputation d’excellence qui conjugue la vitalité créatrice et l’attention portée au support matériel du livre, tout en maniant le symbolique d’une manière particulièrement efficace, comme en témoigne la persistance de ces représentations aujourd’hui encore.